Follow by Email

Friday, 10 March 2017

Chère Christiane Taubira,

Depuis des années, je vous écris. Jamais je ne vous ai envoyée ma prose.
Une « complicité » entre vous et moi s’est instaurée, à votre insu, « grâce » à Steevy Gustave

Et puis, après l’affaire Pierre Siankowski des Inrocks et sa couv’ avec vous, Mehdi Meklat et Badrou, je voulais vous répondre pour de vrai pour avoir vu passer un twit via Edwy Plenel (j’ai vu de la lumière par la fenêtre twitesque d’Edwy, j’ai cliqué et me suis incrustée) : @edwyplenel  Feb 20 - « Impeccable réaction de @ChTaubira à propos de @mehdi_meklat. Rien à redire, tout est juste et ferme. @LeBondyBlog @mediapart » ; en photo, votre texte posté sur FB réagissant aux propos de Mehdi.

En un temps éclair, quelque part dans la journée du 20 février, je découvrais l’existence du Bondi Blog, des deux garçons, des propos nauséabonds de Meklat, de l’édito mensonger et paternaliste de Siankowski… la saga !

[Un peu comme l’autre jour, j’ai croisé ma voisine, dans cette brume londonienne, avec un landau (si un landau vintage un peu pourri et rouillé) et un bébé dormant dedans. En deux minutes, j’apprenais qu’elle avait accouché trois semaines plus tôt après avoir été enceinte pendant neuf mois. Une voisine que je croise trois fois par semaine… je me vante pourtant d’avoir un sens de l’observation plutôt aiguisé. J’imagine que les femmes enceintes et les bébés font parti d’un paysage si abstrait que mon champs de vision ne les perçoit pas]

Alors que votre phrase « … La première, c’est que les Inrocks n’auraient pas pris le risque de se compromettre. C’est un journal qui aime débattre, et même quereller les goûts artistiques, pas se salir… » me dérangeait profondément – j’ai malheureusement travaillé pour ce magazine – le 27 février, je regardais avec stupéfaction et colère l’intervention de Steevy à Salut Les Terriens !


Un an après l’abolition de la peine de mort et le bourgeonnement des FM grâce à l’oncle Mitterrand, je me retrouvais en 3è à Djibouti, en classe avec un des frères de Steevy, lui-même en 5è avec mon frère.
Nous étions des enfants de militaires comme la plupart. Enfants de sous-officiers plus précisément puisque l’armée impose cette hiérarchie.

Cinq ans après son indépendance, cette terre de la corne de l’Afrique, flirtant avec l’équateur et que je qualifiais de « perchée sur un volcan satanique entouré d’un lagon et d’îles paradisiaques », accueillait notre adolescence insouciante sur un bateau ivre.

C’était sur un air de Hotel California des Eagles que nous nous sommes embrassés Thierry et moi. Thierry, le grand frère en 1ère. Je passais alors beaucoup de temps chez les Gustave, ce couple Martiniquais de cinq enfants.
Pendant les heures de sieste, je me sauvais de chez moi, proche du club hippique et rejoignais clandestinement mon amoureux à Boulaos. J’y rencontrais ses amis du lycée ou naturellement Manu Dibango. Parfois nous allions sur les iles Mucha ou Mascali, à la plage sauvage des Kékés (arbre épineux) ou à la plage militaire. Thierry me parlait souvent de la condition des Noirs, du racisme, de la difficulté d’être autre que Blanc dans un monde de Blancs. Papa Gustave veillait à ce que nous ne nous retrouvions jamais seuls… « Pas de bêtises » nous disait-il.
L’année se passait dans un environnement principalement militaire, mais hors caserne, où l’alcool y coulait à flot dans ce pays musulman, qui rendait nos pères parfois violents.
Il y eut aussi des rencontres avec des ados Djiboutiennes qui m’éveillaient sur leurs conditions de jeunes femmes cousues et amputées du clitoris…
Mon dernier été, exténuant comme d’habitude, se déroulait sous une chaleur à faire fondre les cannettes de Coca, entre les hurlements nocturnes des hyènes, les tempêtes de Khamsin et les invasions de criquets du désert, ces vampires longs de 10 cm qui faisaient de Les Oiseaux d’Hitchcock une « berceuse visuelle » pour enfants pas sages !

Après quelques jours (quelques semaines ?) en France, alors que l’année scolaire avait juste commencé, je recevais un appel de mon oncle de l’ambassade française de Djibouti. Papa Gustave venait de mourir.
Pendant mon séjour là-bas, il y a eu beaucoup de morts. Surtout des légionnaires et puis des militaires ou des civils. Par accident de moto, d’hélices d’hélicoptères, règlements de comptes entre légionnaires, la chaleur, l’alcool, la drogue, la fête ou plus rarement par morsures de requins ou de barracudas, …
J’avais beau tout remué pour bien comprendre, c’était l’incompréhension. Une mort bête. Comme d’habitude, la communauté militaire s’était organisée pour que les familles prennent un enfant chez soi et entourer la mère pour les cartons, les papiers, le départ, le rapatriement…
Dans ma tête d’ado, j’avais imaginé cette famille orpheline de père retrouvant leur mère à l’aéroport et un cercueil. Neuf heures de vol pour Paris.

Pour Thierry et sa sœur, c’était l’année du Bac, mon camarade de classe entrait au lycée, Steevy restait au collège et la petite continuait sa primaire. J’étais allée les voir à Brétigny, enfin Thierry. Nous nous sommes vus plusieurs fois jusqu’en 87 ou 88 ou 89. Je ne sais plus.
La dernière fois, il me raccompagnait au train à St Lazare, je retournais en Normandie. Il n’approuvait pas ma dégaine de mini Punk mais il savait qui j’étais, nous avions gardé un lien amical assez fort et pourtant jamais dans nos discussions nous avions parlé de son père. Dans la gare, les flics se dirigeaient sur nous et je lui glissais « C’est pour moi, ma dégaine ». Il avait souri et avait dit « Non, c’est ma tournée, je suis Noir ».
Quand ils lui ont demandé ses papiers, j’ai aussi sorti les miens. Les flics m’avaient fait signe que ce n’était pas la peine et j’avais dit que moi aussi j’étais Noire, mais que ça se voyait moins ! Quand ils ont voulu jouer aux malins, ils ont pris mes papiers et se sont calmés en voyant une carte d’ambassade française du Maroc. Oui, mon père et j’avais souri. Quant à Thierry, ils lui ont vite redonné ses papiers. Je crois qu’il était écrit pupille de la Nation. Ou peut-être m’avait-il dit « Je suis pupille de la Nation et on m’arrête parce que je suis Noir ». On avait couru et perchée à la porte du wagon, j’avais dit « Ah tu es pupille de la Nation ? C’est bien !» et les portes se sont refermées.

C’est très con Christiane de quitter quelqu’un sur « C’est bien », sur « Ah tu es pupille de la Nation ? C‘est bien ». Ҫa fait genre « tant mieux » ou « well done you » ou « Félicitations ». Ce côté… j’approuve alors que ça ne me regardait pas. Ce côté, tant mieux pour ta mère, elle s’est retrouvée seule avec quatre ados, ça n’a pas dû être facile. Je n’avais aucune opinion pertinente sur le sujet, juste des mots pour combler la gêne.

Le paysage enfilait ses perles d’arbres et de maisons pendant que Michel Jonasz égrenait religieusement La Fabuleuse Histoire de Mister Swing dans mon walkman. Pupille de la Nation… C’est bien… sonnette de départ… portes qui se ferment. C’est décidément con de se quitter comme ça !
Dans mes vagues souvenirs somnolant, je connaissais ce terme. Il me semble que mon père était aussi pupille de la Nation et dans ces sombres souvenirs, je crois que sa mère s’était battue pour que ses enfants aient ce statut (est-ce un statut ?) parce que son mari était mort à cause de la guerre mais pas tout de suite. Elle était veuve de guerre, mais là aussi je crois que ça n’avait pas été automatique.

On a dû, Thierry et moi, se parler quelques fois au téléphone et puis quand j’ai travaillé aux Inrocks (Rue d’Alésia dans le 14è), je coupais petit à petit les ponts avec mes vrais amis. Certains m’ont dit récemment qu’ils s’étaient sentis snobés. Non, j’y étais si malheureuse, isolée, près des chiottes (c’est pratique, une fille qui a ses règles, ça pue… merci Jean-Daniel Beauvallet !), humiliée en permanence, traitée comme une fille de Nazi, comme une fille virée de toutes les écoles ou menteuse – mon père avait eu un accident et avait été admis dans un autre hôpital, JD avait fait des recherches à l’hôpital de Vernon et comme il n’y était pas, il avait dit que je mentais… je venais juste d’arriver aux Inrock ! - et subissant le harcèlement sexuel de l’ami de JD !
Je ne snobais pas mes amis, je n’avais pas envie de leur dire que tout allait bien et je ne voulais pas non plus dire ce que j’y subissais. J’avais honte de mon silence, moi la grande gueule ! Le plus simple était de restreindre mon cercle.

En 92, je démissionnais des Inrocks après une année de calvaire et partais habiter à Londres.
En 2005, je partais en Amérique Latine pour trois ans et c’est à mon retour en Europe qu’un de mes amis anglais me suggérait de m’inscrire sur FB. Un des premiers noms à apparaitre était mon camarade de classe de 3e, le frère de Steevy.

On s’est vus à Paris et puis un soir de 2009, il m’a invitée à diner chez ses voisins. C’était dans la Rue d’Alésia, non loin des Inrocks de l’époque. Parmi le groupe d’amis, l’une d’eux me demande ce que j’avais fait à Londres. Je lui parle de mon travail dans une fac du sud ouest de Londres. Elle me dit qu’elle y a étudié la calligraphie. Sûre de moi, je lui indique le nom du bâtiment et le nom de la fac. Elle avait trouvé l’endroit fabuleux et le cours excellent, mais pensait que la fac d’art était d’une ambiance exécrable. Elle avait été « traumatisée » par un événement douteux : un prof au physique de Sarkozy avait verbalement agressé dans un coin une collègue.
J’avais été tellement choquée de cette agression que je n’avais vu personne passer. Ce jour-là, je décidais de me plaindre à mon supérieur… mais je n’avais pas de témoin !
L’année correspondait bien mais sans elle, je me suis embarquée dans une procédure interne de deux ans que j’ai gagnée.

C’est étrange ces coïncidences qui vous révèlent les points d’un dessin qui se raccordent alors qu’autour de vous, on vous fait passer pour une hallucinée…

A l’été 2009 ou 2010, Thierry rentrait des Etats Unis et nous avons déjeuné vers Saint Michel. Pour la première fois, il m’a parlée de son père. Je ne lui ai jamais dit que j’avais su comment il était mort. Personne ne savait d’ailleurs que mon oncle était à l’ambassade de France de Djibouti à cette période. Sans poser de questions, il m’en a dit un peu plus de cette tragédie et de son besoin de s’éloigner de la France. Comme j’espérais rencontrer Steevy, je lui demandais s’il savait toute l’histoire pour ne pas gaffer. Tous savaient. Il pensait que Steevy m’aiderait certainement dans ma recherche d’emploi puisque j’étais dans le milieu culturel, en ajoutant qu’il était très occupé.
Madame Taubira, je vais vous épargner l’humiliation et les agressions qu’il s’est permis. Ce n’est jamais très facile d’envoyer des candidatures spontanées, mais ça l’est encore moins de demander de l’aide à quelqu’un qu’on connait – pour être juste, je connaissais peu Steevy, mais il savait ma relation avec sa famille.

Voila pourquoi je vous ai si souvent écrit. Je vous disais que celui qui se prétend « danser la vie, chanter la vie et n’être qu’amour » n’est qu’une mascarade dont la gauche devrait se passer !
Si aujourd’hui (et hier) Steevy est si préoccupé des banlieues, pourquoi a-t-il fait jouer son fils lors d’un concert plutôt que de faire bénéficier des jeunes en galère ?
Si c’est l’histoire de Theo qui l’anime et de ce viol à la matraque, alors je me demande s’il a fait quoi que ce soit pour cet étudiant violé pareillement avec une bate de baseball dans un pensionnat (de Bretigny ?) où mon frère a séjourné ? Bien évidemment, selon ma famille, je suis celle qui invente ! (JD Beauvallet les a-t-il (fait) contacté/r ?)

Aujourd’hui, je suis indignée de le lire dans Libération ou de le voir à Salut Les Terriens dire que son père est mort pour la France ou même de clamer sa qualité de pupille de la Nation. Il peut tout simplement dire qu’il est fils de militaire si son message est de revendiquer sa compréhension de l’ordre. A Djibouti, nous n’étions pas en caserne. L’était-il avant ? Je ne saurais dire, mais si c’est le cas, pourquoi dire qu’il y a grandi alors qu’il est arrivé à Djibouti à 11 / 12 ans, en est parti à 13 ans. Après Djibouti, je leur ai rendu visite dans leur maison à Bretigny.

Des enfants de militaire que j’ai connus au hasard de nos voyages, je n’en connais aucun qui a souhaité suivre les traces du père (ou de la mère – perso je n’en ai pas connue). Enfants, nous ne nous en glorifiions jamais. Mieux encore, nous sommes en général devenus des anti-militaires. Pourtant, je suis très reconnaissante d’avoir connu l’ailleurs et de ce fait, d’être très consciente de la dureté parfois d’être Français à l’étranger, un statut trop souvent ignoré par les politiques et les médias.
Cependant, il aurait été indécent de la part de Thierry Ardisson ou de son équipe de vérifier l’info du père mort pour la France.
C’était tout simplement indigeste de voir Steevy répondre par l’affirmative : au nom des siens ; au nom de ceux qui étaient sur place ; au nom de ceux qui étaient sur d’autres territoires ; au nom de l’armée ; au nom de Djibouti !

Si Steevy veut à juste titre une police plus formée et plus de dialogue… Où est-il depuis 11 jours, date à laquelle une fois de plus il s’est montré agressif après lui avoir twitté « a djibouti @SteevyGustave cc @lesterriens nous n'étions pas en caserne, pas de levée de drapeau! ton père mort pour la france? » ? Qui de nous deux salit la mémoire du père ?

Vous voyez Madame Taubira, être Français à l’étranger à quelques mois du vote des présidentielles, ça signifie faire un choix de média pour nous informer. Ceux-ci sont à présent complètement phagocytés par l’affaire Fillon ou Le Pen ! On a du mal à filtrer les programmes des candidats. Si Philippe Poutou a peu de parole dans les médias et même si le projet qu’il représente n’est pas entièrement au point, il est nécessaire de l’écouter, voire que le future président de gauche y inclue certaines de ses revendications.
Son passage à ONPC a été rendu pathétique. Une spectatrice de droite s’est insurgée : « #Honte @VanessaBurggraf on peut ne pas partager les idées de @PhilippePoutou mais pas l'humilier, c'est une femme de droite qui vous le dit! ».
Quelques jours plus tard, le 3 mars 2017, trois jeunes gens de droite étaient invités à Quotidien qui intitulait sa séquence « FillonGate : Ils ont vingt ans, engagés mais déboussolés ». Deux d’entre eux étaient fermes sur leur volonté d’un projet clair et non basé sur un candidat douteux !

Je trouve douteux qu’on accorde autant d’importance à Steevy Gustave. Je ne parle pas ici du petit gars de Djibout’ qu’on surnommait « que d’la gueule », mais de cet homme un peu trop Peter Pan qui dessert à la cause de la gauche : par ses interventions médiatiques ou Facebookiennes ! Il faut défendre un projet / des projets et non se mettre en orbite en mode ego-trip ! La politique ne devrait pas être un terrain de jeu pour régler ses maux psychologiques.

Quand je vous vois ou vous écoute Christiane, vous semblez droite, juste, pleine de bon sens, perspicace. Je vous admire quand dans l’émission culturelle Stupéfiant (8mns55s), vous dites : « … On ne peut pas trouver un seul mot de ma part qui ait pu être un mot de mépris, qui ait pu être un mot de rejet… ».
Je ne peux malheureusement pas me vanter d’une telle sérénité. Je ne regrette pas d’avoir dit ou écrit des choses immondes aux gens qui ont subi ma rage (en espérant toutefois ne pas avoir eu des propos racistes) et mes injures. Ces gens là n’étaient pas victimes d’une provoc’ de ma part, je répondais à leur ingratitude. Mes propos, en privé, sont-ils plus condamnables que les twits publics de Meklat ? Plus abjects que les propos de Siankowski envers ses collègues Inrocks qu’il a virés (« je déconne, sinon on se serait battus pour vous garder ») ou son déni par rapport au jeune Meklat qu’il aurait pu guider / prévenir au lieu de répondre à ce personnage sélectivement raciste ? – Enquête de Stupéfiant qui en dit long sur l’attitude plus que douteuse des Inrocks en générale et de Siankowski en particulier !
On peut tout condamner, mais ne serait-il pas hypocrite de se positionner au dessus telle une divinité et prétendant ne s’être jamais laissé emporter par la colère ?

« … La première, c’est que les Inrocks n’auraient pas pris le risque de se compromettre. C’est un journal qui aime débattre, et même quereller les goûts artistiques, pas se salir… » Vous avez tort ici ! Les Inrocks se salissent et salissent les autres, les femmes en particulier et je vous renverrai à ma prose pour Loic Prigent pour vous éclairer.

Malgré votre force éblouissante, je me demande si comme moi et tant d’autres femmes, nous ne sommes pas en permanence victimes de manipulations…
Il parait qu’Au Bon Marché, on peut acheter des articles avec les bêtises que les femmes racontent au rayon femmes. C’est chouette, à la fête des Mères, plus de yaourtières mais un miroir sur nous-mêmes, direct sur le mug de café…
« Atmosphère ! Atmosphère ! Est-ce que j’ai une gueule d’atmosphère ? »